ÉPISODE 20 · LE DOSSIER DOCUMENTAIRE
Bugaled Breizh : le naufrage et la théorie du pire
Cinq marins disparus en quelques minutes, une piste sous-marine et dix-sept années d’enquêtes pour comprendre.
Le 15 janvier 2004, le Bugaled Breizh sombre au sud des Cornouailles avec ses cinq marins. La piste d’un sous-marin marque durablement l’affaire. En 2021, l’enquête britannique retient un accident de pêche. Voici le récit complet, des derniers appels aux conclusions, avec les hypothèses et leurs vérifications.
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02 · L’ENQUÊTE À ÉCOUTER
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20 • Bugaled Breizh | La théorie du pire 🎣 🇫🇷 ⚓
Paru le 3 juin 2026 · 59 min 58 s.
Des dernières communications aux expertises : comprendre le naufrage et la place prise par la piste du sous-marin.
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Un bateau de Loctudy, cinq hommes et une marée d’hiver
Le 15 janvier 2004, le Bugaled Breizh travaille au sud des Cornouailles anglaises. Ce chalutier français appartient au monde des ports du Pays bigouden : des bateaux qui quittent la côte pour plusieurs jours, des équipages qui connaissent leurs outils et une activité réglée par le poisson, la météo et les possibilités de débarquement. Son nom signifie « enfants de Bretagne ». Dans les années qui suivront, il sera surtout associé à cinq hommes qui ne rentreront pas.
À bord se trouvent Yves Gloaguen, le patron, Pascal Le Floch, Georges Lemétayer, Éric Guillamet et Patrick Gloaguen. Leurs noms figurent dans la décision britannique consacrée au naufrage. Ils doivent rester au centre du récit : avant de devenir un affrontement d’experts ou une liste de sous-marins, le Bugaled Breizh est leur lieu de travail. Aucun des cinq ne survivra. Aucun ne pourra raconter la succession des gestes sur le pont et dans la passerelle. [1]
Le navire mesure environ 24 mètres. Sa coque d’acier, son pont arrière et ses équipements sont organisés pour le chalutage de fond. La pêche ne consiste pas seulement à avancer avec un filet : le bateau tracte un ensemble lourd, relié à lui par des câbles et travaillant loin derrière la coque. Une partie essentielle de ce qui se passe se trouve donc hors du regard direct des hommes, sous la surface.
Le dossier ne décrit pas un équipage inexpérimenté ni un bateau auquel il aurait été interdit de naviguer. Les contrôles et qualifications examinés par les enquêtes ne conduisent pas à retenir une incompétence des marins. Cette donnée compte lorsqu’on parlera ensuite d’accident de pêche. Un accident professionnel peut frapper des personnes compétentes ; il ne constitue pas, à lui seul, la preuve d’une faute de leur part. [1]
La marée avait déjà été affectée par le temps. Le 12 janvier, le Bugaled Breizh avait trouvé refuge à Newlyn, sur la côte anglaise. Ce passage donne un point d’appui concret à la chronologie. Il évite d’imaginer, le matin du naufrage, un départ de Loctudy dont on ne disposerait pas du récit. Le bateau est engagé dans une activité en mer, avec ses déplacements, ses abris et ses reprises de pêche. Trois jours après Newlyn, cette activité s’interrompt brutalement.
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Au sud du cap Lizard : une mer de travail, de passages et d’exercices
Le cap Lizard forme l’une des pointes méridionales des Cornouailles. Au large, la Manche occidentale s’ouvre vers l’Atlantique. Le Bugaled Breizh se trouve à environ quinze milles nautiques au sud de cette côte, soit près de 28 kilomètres. Ce n’est pas un bateau qui sombre devant son port, sous les yeux d’une population à terre. Il est suffisamment loin pour que l’aide dépende des autres navires, des centres de secours et des moyens aériens. [1]
Plusieurs géographies se superposent. Pour les pêcheurs, il existe des zones de travail, des traits de chalut et des fonds qu’il faut lire à travers les instruments et l’expérience. Pour les navires de commerce, ce secteur appartient à un espace de circulation. Pour les militaires, il peut être traversé au cours de déplacements et d’exercices. Ces usages ne se succèdent pas dans des mondes étanches : ils partagent la même mer.
Cette proximité rend la question d’une rencontre avec un sous-marin compréhensible. Elle ne suffit cependant pas à placer un bâtiment précis dans les câbles d’un chalutier à un instant donné. Entre la Manche entière et le point exact du naufrage, il y a une différence d’échelle décisive. Une enquête doit passer de la présence générale d’activités navales à une position, une heure et une trajectoire compatibles avec l’accident.
La météo ne correspond pas à l’image d’une surface parfaitement calme soudain aspirée vers les profondeurs. La décision de 2021 retient, autour de la période de pêche, un vent de force 4 à 5 et une houle de l’ordre de 2 à 3 mètres. Les conditions se dégraderont ensuite. Ce n’est pas une raison suffisante pour attribuer tout le naufrage au mauvais temps ; c’est un élément de la mécanique, en particulier si le bateau prend de la gîte et embarque de l’eau. [1]
Le relief sous-marin compte lui aussi. Un filet qui travaille sur le fond rencontre des résistances qui ne sont pas visibles depuis la passerelle. La mer doit donc être lue en trois dimensions : le navire à la surface, les câbles dans l’eau et le train de pêche au contact du sol. C’est entre ces trois niveaux que se situe le débat central de l’affaire.
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Quelques minutes entre une pêche ordinaire et l’appel de détresse
Dans la matinée du 15 janvier, le Bugaled Breizh n’est pas isolé de toute présence humaine. L’Eridan pêche dans le secteur. Vers 10 h 30, les deux chalutiers sont à quelques milles l’un de l’autre. Le Bugaled Breizh relève son matériel, puis reprend sa pêche vers 11 heures. Jusqu’à ce moment, la chronologie disponible décrit les opérations d’une journée de travail. Le basculement intervient autour de midi. [1]
Les heures de cette séquence sont données en temps universel, qui correspond à l’heure britannique en janvier. En France métropolitaine, il faut alors ajouter une heure. Préciser ce repère empêche de transformer deux façons d’afficher le même instant en contradiction entre les sources. Les horaires d’une émission, d’un appel reçu et de son inscription dans un journal peuvent également différer de quelques minutes.
La décision britannique situe l’activation de la balise de détresse vers 12 h 23. Aux environs de 12 h 25, Yves Gloaguen appelle Serge Cossec, le patron de l’Eridan. Il signale que son bateau chavire et transmet une position, autour de 49° 42′ nord et 5° 10′ ouest. L’information essentielle est là : un navire jusque-là occupé à pêcher ne se maintient plus dans une situation normale. [1]
Un second échange survient une à deux minutes plus tard. La communication devient difficile à comprendre, puis cesse. Il serait tentant de combler ce silence par des ordres, des cris ou une scène détaillée à la passerelle. Les documents ne donnent pas accès à une telle scène. Ils laissent une rupture : avant, un appel ; après, l’impossibilité d’obtenir une réponse et la nécessité de rejoindre le point transmis.
À bord de l’Eridan, partir immédiatement vers le Bugaled Breizh suppose aussi de gérer son propre train de pêche. Un chalutier en action ne peut pas changer librement de route comme une embarcation dégagée de tout matériel. Il faut relever les engins, sécuriser la manœuvre et mettre le cap sur la zone. Cette contrainte donne un sens concret aux minutes qui s’écoulent entre l’alerte et l’arrivée.
Le naufrage est extrêmement rapide, mais aucune caméra ne permet d’en chronométrer toutes les étapes. Le départ de la gîte, le premier appel, la disparition de la passerelle et l’immersion de la coque ne sont pas un seul événement instantané. Parler de quelques minutes respecte les éléments reconstitués sans imposer une durée spectaculaire que les observations ne suffisent pas à mesurer.
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L’Eridan, les hélicoptères et une recherche sans survivant
L’alerte s’élargit au-delà de la liaison entre les deux patrons. Vers 12 h 35, l’Eridan transmet un message de détresse. Les centres français et britanniques entrent dans la chaîne de secours ; le CROSS Gris-Nez et le centre de Falmouth apparaissent dans les échanges reconstitués. À Falmouth, le signal de la balise est reçu vers 12 h 38. Ce décalage avec son activation n’indique pas que le bateau aurait nécessairement continué à flotter pendant tout cet intervalle. [1]
Des moyens aériens sont engagés. La décision britannique distingue les premières observations d’un appareil militaire et l’intervention de l’hélicoptère de sauvetage. Vers 13 h 15, l’Eridan et un Sea King de secours se trouvent dans la zone. Le bateau auquel Serge Cossec vient de parler a disparu. Un radeau de survie est repéré vide. Les recherches vont retrouver des victimes, sans sauver aucun des cinq membres de l’équipage. [1]
Pour comprendre ce résultat, il faut tenir ensemble la rapidité du chavirement, la distance des secours et les conditions d’une recherche en mer. Une position transmise permet de définir un secteur, pas de maintenir immobiles les personnes ou les objets qui s’y trouvent. La houle masque, déplace et sépare. Un radeau aperçu n’est pas encore un radeau occupé, et un navire présent dans le secteur n’est pas nécessairement arrivé avant la disparition du chalutier.
Le sous-marin néerlandais Dolfijn participe aux recherches. Cette image — un sous-marin au voisinage d’un chalutier disparu — restera l’un des éléments les plus marquants de l’affaire. Elle sera photographiée, racontée et questionnée. Sa signification dépend pourtant de l’heure : la présence d’un bâtiment pendant les secours ne dit pas automatiquement où il se trouvait au moment du chavirement.
Ce premier jour laisse ainsi deux ensembles de traces. Il y a celles de l’accident, souvent indirectes : un appel, une balise, du matériel flottant. Et il y a celles du sauvetage, produites par les navires, les hélicoptères et les centres de coordination. Les enquêteurs devront les rapprocher sans faire glisser une observation de l’après-naufrage dans la minute qui l’a provoqué.
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Une coque, des câbles et des déformations à interpréter
Quand il ne reste aucun témoin à bord, le bateau devient une archive matérielle. L’épave est filmée sur le fond quelques jours après la disparition, puis renflouée en juillet 2004. Les observations sous-marines sont particulièrement importantes : elles permettent d’examiner certains éléments avant que les opérations de relevage et de transport ne modifient leur position. La coque, les treuils et le train de pêche entrent dans une longue série d’examens. [1]
Une déformation ne porte pas, à elle seule, le nom de sa cause. Elle peut apparaître lors de l’événement initial, pendant le chavirement, à l’immersion ou sous l’effet de la pression en profondeur. Elle peut encore être affectée par le contact avec le fond et les manipulations ultérieures. L’enjeu consiste à remettre ces transformations dans l’ordre. Une coque comprimée n’est pas automatiquement une coque percutée avant de couler.
Les câbles de traction, appelés funes, concentrent une part considérable de l’attention. Ils relient le bateau aux panneaux et au chalut. Ils peuvent donc enregistrer les conséquences d’une force exercée loin derrière le navire. Les experts examinent leur état, leurs longueurs, leur relation aux treuils et la position des équipements retrouvés. Ce sont des indices mécaniques, dont le sens dépend du fonctionnement de l’ensemble.
La différence de longueur entre les funes constitue l’un des points essentiels : le câble bâbord présente environ 140 mètres supplémentaires par rapport à celui de tribord. Les constatations relatives au treuil bâbord appuient l’idée qu’une longueur de câble a été libérée. En 2021, ce geste sera intégré à la reconstitution d’une tentative de réaction de l’équipage face à la tension du matériel. [1]
L’indice ne répond pas directement à la question « sous-marin ou fond ? ». Il indique qu’il faut expliquer une dissymétrie et la séquence de manœuvres susceptible de l’avoir produite. Une expertise peut voir dans la disposition du matériel l’effet d’une traction extérieure ; une autre peut y lire le résultat d’une croche suivie d’un lâcher de câble. C’est précisément pour cela que les seuls gros plans d’une fune ne permettent pas au lecteur de refaire toute l’enquête.
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Funes, panneaux, gîte : le mécanisme au cœur du dossier
Un chalut de fond doit conserver une ouverture suffisante pour pêcher. De lourds panneaux, écartés par l’écoulement de l’eau, maintiennent le filet déployé. Des câbles d’acier les relient aux treuils du bateau. Le navire tracte ce dispositif et subit en retour sa résistance. Tant que les efforts restent dans une situation maîtrisée, le système fonctionne ; une résistance brusquement différente peut modifier à la fois la vitesse, la direction et l’inclinaison du chalutier.
Le mot « croche » désigne un accrochage ou une immobilisation du matériel de pêche. Il évoque facilement un rocher ou une épave auxquels un filet resterait accroché. Dans ce dossier, les experts britanniques discutent aussi d’une « croche molle », ou soft snag : un engin qui s’enfonce ou se bloque dans un fond meuble. L’absence d’un grand obstacle rocheux ne suffit donc pas à éliminer cette famille de mécanismes. [1]
La position de l’effort compte autant que son intensité. Un câble tendu sur un bord peut exercer un couple qui fait pencher le bateau. Bâbord est le côté gauche lorsqu’on regarde vers l’avant, tribord le côté droit. Une résistance asymétrique peut abaisser un bord ou l’arrière, modifier la façon dont les vagues arrivent sur le pont et réduire la marge de stabilité disponible.
L’eau embarquée transforme alors la situation. Si elle reste libre de circuler sur une surface, elle se déplace du côté vers lequel le bateau s’incline. Ce déplacement peut aggraver la gîte au lieu de la corriger. L’explication physique ne suppose pas que le bateau se remplisse entièrement avant de devenir instable : une masse d’eau sur le pont peut déjà peser sur le mouvement, puis faciliter une entrée d’eau plus importante.
Le patron et l’équipage disposent de réactions possibles, notamment agir sur les treuils et relâcher un câble pour diminuer l’effort. Mais une action qui soulage un bord change aussi la répartition des tensions. Dans une situation déjà dégradée, la transition compte : quel côté reste chargé, où se déplace l’eau, quelles ouvertures passent près de la surface ? La reconstitution britannique essaiera de répondre à ces questions successives.
Expliquer ce système permet de suivre l’enquête sans transformer le lecteur en architecte naval. La question ne se limite plus à trouver une force « assez puissante » pour faire couler 24 mètres de bateau. Elle devient celle d’un déséquilibre, de son évolution et du temps laissé aux hommes pour le corriger. [1]
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Pourquoi l’hypothèse d’un sous-marin a pris une telle place
La rapidité du naufrage suscite immédiatement une interrogation : qu’est-ce qui a pu surprendre aussi brutalement un équipage habitué au chalutage ? La présence de bâtiments militaires dans cette partie de la Manche donne une forme concrète à une réponse possible. Un sous-marin pourrait-il rencontrer les câbles d’un chalut et entraîner le bateau dans un mouvement qu’il ne maîtrise plus ? Cette piste mérite d’être décrite comme une hypothèse examinée, avec ses arguments et ses difficultés.
Elle ne vient pas seulement d’un imaginaire romanesque autour de la mer invisible. Au cours de l’instruction française, des analyses techniques défendent l’intervention d’une force extérieure. En juillet 2008, des magistrats instructeurs estiment que l’implication d’un sous-marin fournit une explication cohérente. L’histoire judiciaire comprend donc un moment où cette piste bénéficie d’un appui formel. Ce moment n’est toutefois pas l’issue définitive de la procédure. [1]
Le raisonnement s’appuie notamment sur la disposition du matériel, la rapidité de la perte du navire et l’évaluation des forces possibles. L’ancien officier de marine Dominique Salles fait partie des experts associés à l’examen de la piste sous-marine. D’autres analyses portent sur le chalut et les efforts subis. Pour comprendre leurs positions, il faut restituer leurs conclusions à la date où elles sont formulées, puis examiner ce que les investigations suivantes en ont retenu.
Des traces de titane relevées sur les câbles nourrissent également les discussions. Dans le récit public, un métal peut vite devenir une signature militaire. Le document britannique revient sur leur très faible quantité et sur des origines possibles, notamment des peintures utilisées en milieu maritime. La présence d’un élément chimique ne permet pas, sans démonstration supplémentaire, d’identifier une coque précise ni de dater un contact au moment du naufrage. [1]
La distinction est simple, mais déterminante : détecter une substance, établir qu’elle vient d’un sous-marin et prouver que ce sous-marin a provoqué le chavirement sont trois étapes différentes. Passer de la première à la dernière sans les vérifications intermédiaires fabriquerait une certitude. À l’inverse, constater les limites de l’indice ne permet pas de caricaturer les questions posées par les familles.
La piste sous-marine concentre enfin une difficulté propre à ce milieu : une grande partie des déplacements militaires n’est pas directement observable par les pêcheurs. Cette opacité favorise la défiance. Pour l’enquête, elle impose de rechercher des éléments datés — journaux de navigation, messages, plans d’amarrage, témoignages — et de les confronter. Elle n’autorise pas à remplacer les pièces manquantes par un bâtiment dont on supposerait simplement l’existence.
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Pourquoi les mêmes pièces ont nourri des conclusions différentes
L’affaire Bugaled Breizh est aussi une histoire de désaccords entre spécialistes. Le BEAmer mène une enquête technique de sécurité. Son rapport, publié à la fin de novembre 2006, privilégie l’accident de pêche. En avril 2007, une réponse du gouvernement à l’Assemblée nationale rappelle cette publication et la transmission des éléments à la justice. L’enquête technique existe donc parallèlement à l’instruction, avec un objet distinct. [2]
Les questions posées ne sont pas tout à fait les mêmes. Une enquête de sécurité cherche à comprendre un enchaînement et à prévenir sa répétition. Une instruction judiciaire doit aussi examiner les conditions dans lesquelles une infraction et une responsabilité pourraient être établies. Le fait qu’un scénario soit privilégié dans un rapport ne produit pas automatiquement une condamnation, ni même une désignation de personne.
La réponse ministérielle de juin 2010 réaffirme la position technique du BEAmer tout en distinguant le travail de la justice. Elle évoque notamment la comparaison avec un autre accident de chalutier. Ce recours à des événements comparables permet de discuter la possibilité d’un mécanisme. Il ne transforme pas deux naufrages différents en reproduction exacte l’un de l’autre. [3]
Dans le dossier judiciaire, l’expertise de Troyat et les analyses de Georges et Théret, associés à l’Ifremer, ne conduisent pas à une lecture unique des efforts subis par le train de pêche. Le document de 2021 expose ces divergences. Certains raisonnements favorisent une croche ; d’autres recherchent une traction extérieure. Chaque modèle doit rendre compte de plusieurs observations à la fois : longueur des câbles, état des treuils, géométrie des engins et façon dont le bateau a pu chavirer. [1]
Une hypothèse gagne en force lorsqu’elle explique un ensemble d’indices sans multiplier les événements supposés. Elle s’affaiblit lorsqu’un détail nécessaire à son fonctionnement n’est pas retrouvé, ou lorsqu’elle exige une trajectoire incompatible avec les positions établies. Le désaccord ne peut donc pas se résoudre uniquement en comptant combien d’experts se trouvent de chaque côté. Il faut regarder sur quelles mesures et quelles hypothèses de départ chacun construit son raisonnement.
Pour les proches, cette succession de rapports peut donner le sentiment que la vérité s’éloigne au moment même où la documentation s’accumule. Pour le lecteur, elle impose une discipline : un extrait favorable à une piste n’est pas la conclusion de toutes les enquêtes. Le dossier se comprend dans la durée, en suivant les avis, les contestations et les décisions qui leur succèdent.
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Du soupçon de sous-marin au non-lieu confirmé en 2016
La justice française explore plusieurs explications. Un choc avec un navire de surface, une difficulté liée au train de pêche et la rencontre d’un sous-marin font partie du paysage de l’enquête. Le travail ne consiste pas uniquement à trouver un récit physiquement possible : il faut vérifier les éléments qui permettraient d’attribuer les faits à un tiers, puis identifier ce tiers avec une solidité suffisante.
L’année 2008 occupe une place particulière parce que la piste sous-marine y reçoit un soutien dans l’instruction. Si l’on arrête l’histoire à cet instant, le dossier semble se diriger vers un responsable caché qu’il ne resterait qu’à nommer. Mais les années suivantes n’apportent pas l’identification judiciaire attendue. La cohérence d’un scénario envisagé ne suffit pas à établir qu’un sous-marin déterminé a effectivement rencontré le chalut.
Un non-lieu est prononcé à Nantes le 26 mai 2014. La cour d’appel de Rennes le confirme le 13 mai 2015. Le 21 juin 2016, la chambre criminelle de la Cour de cassation rejette les pourvois. Ces étapes clôturent cette séquence de la procédure française sans procès aboutissant à la condamnation d’un responsable du naufrage. La chronologie figure aussi dans le document judiciaire britannique. [4] [1]
Le vocabulaire mérite d’être précis. Un non-lieu ne signifie pas qu’un tribunal aurait entendu un commandant accusé, puis déclaré son récit exact après un procès pénal complet. Il ne fournit pas non plus, à lui seul, une reconstitution scientifique détaillée des dernières minutes. Il exprime l’issue d’une instruction et de ses recours. Dans cette affaire, il faut le présenter avec le résultat ultérieur des inquests britanniques, sans confondre les deux démarches.
Cette différence explique une part du malaise durable. Une procédure peut arriver à son terme alors que les familles ne considèrent pas avoir obtenu la réponse qu’elles attendaient. Leur insatisfaction est un fait de l’histoire du dossier ; elle n’est pas, en elle-même, une preuve matérielle nouvelle. Les décisions peuvent être racontées et discutées sans attribuer à la justice une condamnation qu’elle n’a pas prononcée.
Après 2016, l’enjeu se déplace vers le Royaume-Uni. Deux corps avaient été ramenés sur le territoire britannique. Cette circonstance ouvre un autre cadre d’examen des décès, avec ses audiences, ses témoins et sa manière de formuler une conclusion.
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Londres, 2021 : replacer chaque sous-marin à son heure et à sa place
Les inquests britanniques portent formellement sur les décès d’Yves Marie Gloaguen et de Pascal Le Floch. Le juge Nigel Lickley entend les éléments du dossier et rend ses conclusions le 5 novembre 2021. Cette procédure cherche à établir les circonstances des décès ; elle ne constitue pas le procès pénal d’un équipage militaire. Son raisonnement s’appuie sur la prépondérance des probabilités, qu’il faut distinguer de la démonstration d’une culpabilité pénale. [1]
Une partie décisive du travail consiste à individualiser les bâtiments. Le Dolfijn néerlandais est examiné, tout comme le HMS Torbay britannique et le U22 allemand. Les positions retenues dans la décision placent le Dolfijn à environ onze ou douze milles de la zone, en surface ; le Torbay à quelque 107 milles vers l’ouest, en plongée ; le U22 à plus de quarante milles vers l’est, en surface. Le juge estime que ces situations ne permettent pas de les faire intervenir dans le naufrage. [1]
Le Dolfijn appelle une attention particulière parce qu’il apparaît ensuite parmi les secours. La chronologie donne la clef : contacté après l’alerte, il rejoint la recherche. Le fait de le voir dans ce secteur au cours de l’après-midi ne contredit pas automatiquement la position qui lui est attribuée au moment où le Bugaled Breizh chavire. Il faut comparer des observations simultanées, pas superposer des images prises à des heures différentes.
Le nom du HMS Turbulent occupe lui aussi une place importante dans les soupçons. La décision de 2021 retient qu’il est à Devonport le 15 janvier et qu’il ne prend la mer que le 16. Pour examiner cette question, elle confronte des journaux, des documents de port, des messages et des témoignages, notamment celui de son ancien commandant Andrew Coles. Le raisonnement ne repose donc pas sur la seule formule générale selon laquelle aucun sous-marin n’aurait été impliqué. [1]
Un départ le lendemain, un incident survenu au cours d’une autre sortie ou une présence ultérieure ne peuvent pas être déplacés au 15 janvier. Cette frontière chronologique est l’une des plus importantes du dossier. Pour qu’un bâtiment soit une cause possible, il faut d’abord qu’il puisse être au contact du matériel à l’heure pertinente. Une caractéristique de sa coque ou une réputation de secret ne remplace pas cette condition.
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La croche molle : le scénario retenu pour expliquer le chavirement
Le 5 novembre 2021, les conclusions britanniques retiennent un accident de pêche. Le mécanisme jugé probable part d’une croche molle du matériel à bâbord. Alors que le chalutier poursuit sa pêche, une partie du train rencontre une résistance sur le fond. La tension n’agit plus de façon équilibrée sur les deux côtés du navire. Le bateau prend de la gîte et son arrière s’abaisse. [1]
Dans cette position dégradée, les vagues peuvent embarquer de l’eau sur le pont arrière. Cette eau réduit la stabilité. Le problème n’est plus seulement le câble qui tire : il devient un enchaînement entre l’effort du train de pêche, l’inclinaison de la coque et la masse d’eau qui se déplace. Chacun de ces éléments peut aggraver les effets du précédent.
La longueur supplémentaire de la fune bâbord prend alors son sens dans la reconstitution. Le juge retient que du câble a été libéré, ce qui correspond à une tentative de diminuer la tension. Mais le transfert des efforts laisse le côté tribord chargé et le bateau passe à une gîte sur cet autre bord. L’eau libre suit le mouvement. Une ouverture donnant vers les espaces de l’équipage, sur tribord, facilite ensuite un envahissement rapide. Le navire chavire et sombre. [1]
Ce récit mécanique est une reconstitution à partir des éléments examinés, pas la transcription d’un témoignage depuis la passerelle. Il explique comment une succession courte peut rendre inopérante une réaction destinée à sauver le bateau. Il permet aussi de comprendre pourquoi l’expression « accident de pêche » ne doit pas être entendue comme « équipage incapable » ou « simple erreur évidente ».
La conclusion officielle des deux inquests est celle d’un décès accidentel. Le juge écarte le rôle d’un sous-marin et retient la perte progressive de stabilité à la suite d’une croche molle. C’est le dénouement judiciaire britannique disponible dans les sources de ce dossier. On ne peut donc pas terminer un récit documentaire par l’identification certaine d’un bâtiment militaire responsable. [1]
Il subsiste une différence entre une conclusion jugée suffisamment étayée et la possibilité de connaître chaque geste. Sans survivant ni enregistrement complet des opérations à bord, la seconde demeure hors de portée. Cette limite ne remet pas toutes les hypothèses au même niveau ; elle indique jusqu’où les documents permettent de reconstruire la scène. Le lecteur peut comprendre le scénario retenu tout en voyant ce qui relève encore de la reconstitution.
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Après les décisions : les cinq noms, le port et le devenir de l’épave
Une décision ne remet pas un bateau à flot et ne ramène aucun marin à sa famille. Le temps du Bugaled Breizh se dédouble : il y a celui des procédures, avec leurs rapports et leurs dates, et celui de l’absence, qui se poursuit bien après les audiences. La ténacité des proches et la place du naufrage dans la mémoire maritime expliquent que l’affaire reste racontée alors que ses principales séquences judiciaires ont abouti.
La distinction entre les conclusions françaises et britanniques demeure essentielle pour cette mémoire. En France, la procédure s’est terminée par un non-lieu confirmé. Au Royaume-Uni, une reconstitution privilégiant l’accident a été exposée en 2021. Présenter seulement l’un de ces éléments déformerait l’ensemble. Les rappeler n’oblige pas à effacer les contestations ; cela permet de savoir à quoi elles répondent. [1]
L’épave n’est pas restée intacte au fond de la Manche pendant toutes ces années. Renflouée en 2004, elle a été conservée à Brest. En avril 2023, son démantèlement est annoncé. Ce devenir matériel compte dans le récit : la coque qui avait porté les hommes, puis les examens des enquêteurs, devient à son tour un objet de mémoire. [5]
L’image du bateau disparu peut parfois absorber celle de ses occupants. Pourtant, le bilan humain ne se résume pas à un nom de navire. Yves Gloaguen, Pascal Le Floch, Georges Lemétayer, Éric Guillamet et Patrick Gloaguen sont cinq vies distinctes. Les citer n’exige pas d’inventer des confidences, des pensées de dernière minute ou des scènes familiales auxquelles les sources ne donnent pas accès.
La force de cette affaire tient à la confrontation entre une mer qui garde peu de témoignages et une société qui demande une explication. Des appels très courts, une coque renflouée, des câbles et des archives doivent tenir lieu de récit des survivants. Le travail documentaire consiste à faire parler ces éléments jusqu’à leur limite, puis à laisser cette limite visible.
Le titre de l’épisode, « La théorie du pire », invite à entrer dans la piste qui a tant marqué les familles et l’opinion. La fiche en suit le développement, mais va aussi jusqu’aux résultats des enquêtes. C’est à cette condition que l’on peut raconter toute l’histoire du Bugaled Breizh : les soupçons, les vérifications, les conclusions et ce qu’aucune procédure ne réparera.
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Chronologie du Bugaled Breizh : du naufrage aux dernières grandes étapes documentées
Les horaires du 15 janvier sont exprimés en UTC, soit l’heure britannique de l’époque ; ajouter une heure pour la France métropolitaine.
| Date | Événement |
|---|---|
| 12 janvier 2004 | Le Bugaled Breizh trouve refuge à Newlyn au cours de sa marée. |
| 15 janvier, vers 10 h 30–11 h | Présence de l’Eridan à quelques milles ; le Bugaled Breizh relève puis remet son matériel en pêche. |
| 15 janvier, vers 12 h 23–12 h 25 UTC | Activation de la balise, puis appel d’Yves Gloaguen à Serge Cossec : le bateau chavire. Les communications cessent peu après. |
| 15 janvier, vers 12 h 35–13 h 15 UTC | L’alerte se propage ; les moyens de secours rejoignent le secteur. Aucun membre de l’équipage n’est sauvé. |
| Juillet 2004 | Renflouement de l’épave et poursuite des examens matériels. |
| Fin novembre 2006 | Publication du rapport technique du BEAmer, qui privilégie l’accident de pêche. |
| Juillet 2008 | La piste d’un sous-marin reçoit un soutien dans l’instruction française, sans identification judiciaire d’un responsable. |
| 26 mai 2014 → 21 juin 2016 | Non-lieu à Nantes, confirmation en appel à Rennes le 13 mai 2015, puis rejet des pourvois en cassation. |
| 5 novembre 2021 | Les inquests britanniques concluent à un accident et retiennent une croche molle suivie d’une perte de stabilité. |
| Avril 2023 | Annonce du démantèlement de l’épave conservée à Brest. |
Repères établis à partir de la décision britannique, des réponses parlementaires et de l’annonce relative à l’épave. [1] [2] [5]
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Les questions pour comprendre l’affaire Bugaled Breizh
Où le Bugaled Breizh a-t-il coulé ?
Le chalutier a sombré le 15 janvier 2004 au sud du cap Lizard, au large des Cornouailles anglaises, à environ quinze milles nautiques de la côte. Il était en action de pêche en Manche occidentale. [1]
Qui étaient les cinq marins ?
Yves Gloaguen, le patron, Pascal Le Floch, Georges Lemétayer, Éric Guillamet et Patrick Gloaguen. Aucun n’a survécu au naufrage. [1]
Un sous-marin a-t-il été reconnu responsable ?
Non. La piste a été étudiée et a reçu un soutien au cours de l’instruction française, mais aucun sous-marin n’a été reconnu responsable. En 2021, le juge britannique l’a écartée et a conclu à un accident de pêche. [1]
Que signifie « croche molle » ?
C’est le blocage ou l’enfoncement d’un élément du train de pêche dans un fond meuble. Dans la reconstitution retenue en 2021, cette résistance déséquilibre le bateau, qui embarque de l’eau puis chavire. [1]
Pourquoi le Dolfijn était-il sur les lieux ?
Le sous-marin néerlandais a rejoint les secours. La décision britannique distingue sa présence après le naufrage de sa position au moment de l’accident, qui ne permet pas de le retenir comme cause. [1]
L’épave est-elle encore sous la mer ?
Elle a été renflouée en juillet 2004 puis conservée à Brest. Son démantèlement a été annoncé en avril 2023 ; il est donc inexact de la décrire comme toujours posée au fond depuis le naufrage. [5]
Où écouter le récit de L’envers de l’affaire ?
L’épisode 20, « Bugaled Breizh | La théorie du pire », est disponible sur Spotify. Sa durée est de 59 min 58 s. [6]
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Sources, crédits et actualisation du dossier
Rédaction : L’envers de l’affaire. Dossier mis à jour le 14 septembre 2026. Le récit rapproche le matériau de l’épisode et les documents ci-dessous ; les hypothèses sont distinguées des conclusions retenues. Les horaires sont indiqués comme approximatifs lorsqu’ils le sont dans la reconstitution. Aucune scène dialoguée ou pensée des marins n’est inventée.
- Nigel Lickley QC — Bugaled Breizh Inquests: Summing-up and Determinations, 5 novembre 2021
Document judiciaire britannique, 157 pages. Déroulement du naufrage, expertises françaises, positions des sous-marins et conclusions des inquests. Les passages pertinents sont signalés dans le récit.
- Assemblée nationale — Question écrite n° 120581 et réponse du 24 avril 2007
Publication du rapport du BEAmer à la fin de novembre 2006 et articulation avec l’enquête judiciaire.
- Assemblée nationale — Question écrite n° 74337 et réponse du 15 juin 2010
Position du gouvernement sur l’enquête technique du BEAmer et distinction avec l’instruction judiciaire.
- Cour de cassation, chambre criminelle — 21 juin 2016, pourvois n° 12-87.419 et 15-83.676
Rejet des pourvois. La chronologie du non-lieu et des recours est également exposée dans la décision britannique de 2021.
- CNEWS avec AFP — Bugaled Breizh : le démantèlement de l’épave va commencer, 18 avril 2023
Annonce du démantèlement à Brest et du devenir de l’épave après sa conservation à terre.
- L’envers de l’affaire — Épisode 20, Bugaled Breizh : la théorie du pire
Épisode publié le 3 juin 2026 ; durée du catalogue Spotify : 59 min 58 s.
Repères dans la décision britannique : identité de l’équipage au paragraphe 8 ; procédure française aux paragraphes 65 à 70 ; discussion des traces de titane autour des pages 85–86 ; conclusions et reconstitution dans les derniers chapitres, jusqu’au paragraphe 122. La pagination est celle du document PDF.
Le document « Bugaled Breizh Inquests: Summing-up and Determinations » relève du Crown copyright. Les informations publiques de Judiciary UK sont réutilisées et adaptées selon ses conditions de réutilisation et l’Open Government Licence v3.0. Cette fiche est une synthèse éditoriale indépendante.
L’ENVERS DE L’AFFAIRE
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